Je suis musicien low cost : ma vérité sur Fiverr

Ce qui suis est le retour de mon expérience comme vendeur sur Fiverr. Donc MA vérité et non LA vérité.

Norma, Leader Price, Aldi, Lidl…

Le discount est entré dans nos vies et ne risque pas d’en sortir. On s’est très vite habitué à ces produits pas chers, de piètre qualité et venant d’on ne sait où. Mais surtout pas chers.

Peut être commence-t-on à se conscientiser sur nos manières de consommer, mais de toute façon, on a pas vraiment les moyens d’étendre notre budget.
Et puis, c’est vachement cool d’acheter pour pas cher, plein de choses qui viennent combler notre manque de reconnaissance, d’amour propre ou d’épanouissement dans cette société qui nous déshumanise lentement, mais sûrement.

Là où ca devient intriguant, c’est qu’à l’ère balbutiante de l’humanité 3.0, cette notion de discount s’est également déplacée sur les services, divers et variés. Rajoutant son lot de coups de pied dans la sacrosainte fourmilière de la « valeur travail ».

Sans trop me voir faire, j’ai pris part à cette mascarade.

En effet, depuis Aout 2014, je vends de la musique façon low cost sur Fiverr.


Fiverr, services à 5 $

 

Pour ceux qui ne connaitraient pas encore ce site, Fiverr.com est une plate-forme permettant à tout un chacun de vendre un petit service contre une unité de base, un « gig » dans la terminologie du site, soit… 5$.

Je n’ai pas fouillé tout le site, mais, pour y avoir déjà passé un certain temps, il y a peu de chances que vous ne trouviez pas votre bonheur : design, programmation, voice-over, musique, communication, SEO, écriture d’articles, vidéos sont les catégories principales.
A priori, toutes les déclinaisons de ces catégories peuvent se trouver et être commandées sur fiverr. Besoin d’un site web ? D’un article ? D’une traduction ? De la photo d’une plus-ou-moins jolie fille tenant une pancarte au nom de votre entreprise, ou un message personnel ? D’un logo ? D’une application mobile ? D’un mastering ? D’une voix off ?

On trouve même plein de choses bizarres ou improbables, comme créer une animation avec des pates, chanter une chanson à l’accordeon à las vegas, des sortilèges ou de la voyance, voire un alibi pour tromper votre femme.
J’avoue, je ne l’ai pas vérifié celui là*.

La liste est relativement infinie en fait, et reflète l’incroyable diversité humaine, en un sens.

fiverr

Chacun peut ouvrir gratuitement un compte (voici le mien, petits curieux) et proposer ses services sur la base suivante :

« Pour cinq dollars, je vais…. »

Voilà, le reste vous appartient.

Vous êtes dessinateur ? Et bien, pour cinq dollars vous pouvez vendre un dessin d’animal mignon par exemple.
Vous connaissez les langues ? N’ayez pas peur, proposez vos services de traducteur. Etc.

En tant qu’acheteur, c’est assez génial, car on dispose d’une mine de possibilités, pour vraiment pas cher. Le logo de ce blog vient de fiverr, il m’a couté dix dollars, car j’ai payé pour avoir le fichier illustrator pour pourvoir éditer le bazar à ma convenance. Une pensée émue donc pour Ivan, vendeur niveau 1 qui nous vient de… Serbie.

Ivan, si tu nous regardes.

Sur Fiverr, j’ai créé et vendu près d’une cinquantaine de musiques et chansons. Des jingles pour des podcasts, des chaines youtube, des chansons personnelles, des mises en musique de texte, des traductions de chanson en français, j’ai à peu près tout fait, en tout cas une bonne proportion de tout et n’importe quoi. J’ai même chanté petit papa noël tiens!

Ok, je sais… L’amour de l’art est loin, mais souvenez vous, l’ingratitude de la vie précaire du musicien fait que parfois, il lui arrive de faire des choses légèrement contre nature…

Certaines de ces musiques m’ont pris 20 minutes, d’autres m’ont pris 5h, voir plus. J’ai quand même aimé les faire, pour la majorité. En tout cas, tous mes clients sont satisfaits. Sauf les quelqu’uns qui ne donne pas de signe de vie après la livraison de la commande. Pays d’origine de ces derniers : USA, Ghana, Canada, Suisse, Israel, Australie… Je dois admettre, qu’il y a un côté assez jubilatoire de pouvoir toucher quelqu’un à l’autre bout de la terre, et lui rendre un service, rémunéré qui plus est. Nota Bene : Anglais obligatoire.

Enfin tiens, parlons donc rémunération, parce que c’est pas forcément joyeux.

 

Dur de gagner le SMIC sur Fiverr

Déjà il faut savoir que le site empoche 20% de toute transaction. Je l’écrit parce que je me fais avoir à chaque fois.

Exemple type :

On facture 45$ à un client (folie).
Juste après avoir rendu un travail, le joyeux message type « congratulation, you just earned 36$ ! »  vous rappelle à la dure réalité de votre vie d’abeille ouvrière.

Les robots du site traquent les échanges suspects contenant des adresses mail, etc. Un message apparait d’ailleurs dans la messagerie lorsqu’on utilise certains mots tel que « pay » nous indiquant gentiment que toute tentative de faire du business hors du circuit Fiverr est passible de bannissement.

impossible d'échapper au pourcentage du site

N’espérez pas échapper au pourcentage du site…

fiverr surveille les messages échangés

De même, impossible de communiquer hors du site sans jouer les cyber-ninjas.

 


Bien. Une fois digéré le large pourcentage que se prend le site, et une fois qu’on a pris en compte la fluctuation de l’euro/dollar; ainsi que les frais de retrait paypal… sur ces 5$ il nous reste quelque chose comme 3,5€ en fin de parcours. Pas de quoi crâner.

Enfin, à l’heure où j’écris ces lignes (mars 2015), le dollar a repris des couleurs – on se demande comment – et on doit être plus proche des 4€ réels dans la poche.

Pour nuancer, je rappelle qu’on peut proposer des « extras » (dont le nombre et le tarif peuvent augmenter suivant notre ancienneté) pour faire grimper notre ticket moyen. Grimper légèrement, devrais je dire.

C’est d’ailleurs tout un art que de trouver les bons extras au bon tarif.
Un designer va par exemple proposer de recevoir ses fichiers de travail modifiables pour 5 ou 10$. Un service qui lui ne lui coute rien mais qui, quelque part, coupe son lien avec le client sur ce projet, donc, mérite une rémunération.

Une de mes annonces par exemple : « Pour cinq dollars, je vous fais 30 secondes de musique originale »

Donc pour un morceau plus long, il faut mettre la main au portefeuille, et faire une commande multiple.
Enfin, pas besoin de vendre un rein non plus.

 

Rapport qualité/prix ?

 

Inutile de vous dire que pour ce faible tarif, l’idée est quand même de passer le moins de temps possible sur un projet. Pour qu’un projet soit suffisamment rentable pour un vendeur, imaginons qu’il faudrait le vendre 15$ pour y passer une heure, en tout et pour tout.

Sauf que dans les faits, c’est plus compliqué que cela.
Déjà parce que parfois, on en tape pas juste à tous les coups et on perd son temps une demi-heure, voire une heure, avant déchirer son brouillon et recommencer.

Ensuite, dans mon cas précis, je propose de vendre de la musique.
Or, faire de la musique c’est à la fois assez simple quand on connait quelques codes, et très compliqué tout à la fois, car chaque projet, chaque chanson, chaque musique est unique et fait appel à pas mal de compétences techniques et artistiques.
Néanmoins, le défi de créer de la musique à la demande est très stimulant et formateur.

 

une usine en chine

Usine en chine, notre royaume du low cost

 

Pourtant je m’interroge…

J’ai passé 24 années de ma vie à pratiquer la musique, dont les 10 dernières à développer certaines compétences  que j’estime relativement fines, à savoir produire de la musique de A à Z. Sans parler de fierté -car je connais mille musiciens bien meilleurs que moi- on peut se demander si une musique originale, un cadeau touchant, ou bien un habillage publicitaire, aussi modeste soit il ne mérite pas un tant soit plus que la pièce qu’on donne à un mendiant qu’on ne regarderait pas vraiment dans les yeux ?

Je sais pas moi… 40 balles, 50 peut être ? Je serais curieux de connaître le tarif de session d’un titre dans le circuit officiel des éditeurs et autres labels. Peut être qu’un observateur du milieu tel que Gildas Lefeuvre aurait une idée ?

Et c’est pareil pour la plupart des autres vendeurs créatifs, qui se battent pour gagner des miettes, alors que la plupart sont relativement compétents dans leur domaine (je suppose).

Du coup, les vendeurs vont vite avoir tendance, sinon à bâcler, à trouver subterfuges. Tel ce vendeur de sites web, qui se contente de fournir le même template avec le minimum de personnalisation, et basta. Pas de raison qu’une agence web vous prenne 1000 à 10000€ (voir 400.000 pour Carla) pour créer un site, lorsqu’on vous paye à peine un demi – et un restau les jours de fête – pour le même service.

Enfin, même service… Service au rabais devrions nous donc dire. Car c’est bien cela le souci, c’est qu’on troc la qualité contre un budget preservé. Mais dès lors qu’elles sont nos priorités ?

Il est déjà dur de donner une valeur à un travail créatif, sans même parler d’art. Alors de voir que le nivellement se fait par le bas, on a le droit d’être chagriné.


Sur Fiverr, le client est roi

 

Sur fiverr, mieux vaut être client. Pour la majorité d’entre nous. Le client est roi, certes. Mais à 5$ (enfin 4, rappelez vous) le client ne va pas trop la ramener non plus. Et pourtant…

Force est de constaté qu’un fois la commande lancée, certains clients, sous pretexte de leur investissement faramineux, estiment mérité un traitement de pacha. Le pompom-et-hop-un-tour-gratuit. Et avec le sourire, bien sur.

J’ai déjà eu ce client me faisant faire quatre aller retours (chacun me prenant entre 5 et 30 minutes) pour une musique à 5$. Depuis j’annonce la couleur, et je facture les retours.

Ou cet autre client me commandant pour 45 € de musiques plus précisément neuf musiques de trente seconde chacune, dans des styles différents. Sinon c’est pas drôle.

Soit 9 fois plus de travail, ou presque.

Pour motiver les cyber freelancers que nous sommes, Fiverr a mis au point un systeme de niveaux. Ces niveaux permettent d’augmenter les commandes multiples, de rajouter des extras, pour esperer gagner quelques kopecks de plus. On atteint le premier niveau assez facilement, au bout de dix ventes. Le niveau 2 nécessite 50 ventes, 2 mois d’ancienneté et d’excellents retours des clients. Le niveau 3 quant à lui est reservé aux  » Top Rated Sellers  »  mais également au bon vouloir de fiverr : plein de ventes, plein de bons retours et être actifs dans la communauté. Mais dans les faits, fiverr décide de cette mise en avant très avantageuse pour le vendeur.

Evidemment les clients notent et laissent leur avis, et il faut leur demander de le faire, pour gagner en visibilité sur la plateforme.

Comme un produit sur Amazon… Brr.

Autant dire qu’il faut les satisfaire à tout prix, nos chers clients, surtout au début.
Pour ça, pas de miracle, communiquer beaucoup et surtout faire de « l’over deliver » et en donner plus que pour son argent à notre cher acheteur, qui, s’il vient sur fiverr possède nécessairement un budget de type anémique.

Si on joue le jeu, les commandes augmentent relativement. Mais ça n’est pas le Pérou non plus. Pour info je suis bloqué au niveau 1 depuis 5 mois. Il doit me manquer deux ou trois commande.

Musicien low cost, hard discounter artistique

En fait, là où ça se complique, c’est en tant que vendeur, car il est difficile de créer quelque chose en sans travailler à perte, mais ça dépend du service proposé bien sur. Quelqu’un qui, pour 5$ vous envoie un Ebook sur tel ou tel domaine n’aura pas de travail à fournir, autre qu’un bref échange de mail, l’envoi d’un lien, et on en reste là, merci bien.

Et comme je l’ai expliqué plus tôt, dans le cas d’un travail plus créatif, ce n’est pas la même. Dès lors on aurait tendance troquer la qualité contre la rapidité d’execution. C’est d’ailleurs ce qui a énervé l’excellent Joshua Eustis de Telefon Tel Aviv :

Telefon Tel Aviv n'aime pas Fiverr

Telefon Tel Aviv n’aime pas fiverr et le fait savoir.

A titre d’info, ce musicien talentueux et reconnu, dans le « circuit pro », a tourné avec Nine Inch Nails en 2013…
Et pourtant il vendait récemment certains de ses synthés pour payer son loyer. Comme quoi.

 

L’un des soucis, c’est qu’on ne sait pas ce que devient notre musique. Je ne suis pas un ardent défenseur du droit d’auteur, sans doute parce que pour l’heure je ne touche pas un penni de ces dits droits. Et de toute façon, peu de chance qu’une musique crée pour fiverr figure au générique d’un blockbuster…

Mais franchement, on crée une musique pour un inconnu du bout du monde, on ne sait pas vraiment ce qu’il va en faire.
On encaisse un (tout) p’tit billet et ciao. Si c’est pas une preuve d’abnégation.

Sachez qu’il existe néanmoins quelques success stories. Le site ne manque d’ailleurs pas de mettre en avant ces vendeurs recommandés, des « super sellers », qui réussissent à tirer leur épingle du jeu et vivre uniquement de leurs revenus sur Fiverr.

 

Revendications syndicales pour cyber monde globalisé

C’est la crise, « les temps sont durs » dit on. Je ne suis pas certain que feu mes grands parents, et tous nos anciens ayant connu l’occupation allemande (par exemple) eut été de cet avis. Toute proportion gardée bien évidemment, je pense qu’il en ont chié. Plus que nous en tout cas.

Pourtant, c’est vrai, à l’heure du libéralisme débridé, les choses s’emballent, la société de confort ne sait plus à quelle branche se raccrocher. Les prix fondent sur les biens de haute valeur technologique, ainsi que les services, pendant que les matières premières et les ressources de première nécessité elles, s’envolent.

Sans vouloir faire le vieux con, j’ai connu une époque où seuls « les riches » avaient un ordinateur. Aujourd’hui, acheter un Ipad tous les mois est moins onéreux que nourrir décemment sa famille.

Tellement logique.

L’heure est  plus que jamais au discount, à l’éphémère, à l’inflation, libéralisation, dérégulation, au chimique, aux poudres de perlimpinpin… Enfin, la mondialisation, tout ça, tout ça. Que ça nous plaise ou non, une énorme machine est à l’oeuvre, et elle semble difficile à maitriser.

Là où je trouve que les choses sont bien faites, c’est que les vendeurs profitant le plus d’un site comme fiverr vont être par exemple ces indiens qui vous font de la programmation web aussi bien que votre cousin Hubert (sacré Hub’). Pour eux, ramené au cout de la vie local, un billet de cinq dollar n’est pas négligeable.

Je me dis que, quelque part, il y’a une certaine justice.

Moi même j’ai pris part à cette délicieuse aventure, et j’ai gagné jusqu’à présent la somme incroyable de 400$.  En 7 ou 8 mois d’activité. Soit, ramené au nombre de mes créations, environ 9$ par morceau. En plus,  j’ai retiré une grande partie de mon pécule quand le dollar était au plus bas. Ben oui, tant qu’à faire, on ne va pas non plus gagner des sous…

Mon enthousiasme s’est légèrement calmé je dois dire. Et de fait, le rythme des commandes également. Pourtant je ne désespère pas obtenir mon badge niveau 2. Waouh. Si j’y arrive, je changerai de stratégie et augmenterai drastiquement mes tarifs, quitte à n’avoir plus vraiment de clients. Histoire de voir s’il est possible de faire du freelancing de façon décente sur ce site.

pancarte mendiant faute d'orthographe

Suis je devenu un mendiant 3.0 sur fiverr ?

Je suppose que les clients qui viendront alors seront peut être plus engagés dans leur projet.

Au moins je n’aurais plus l’impression de brader mes compétences et ma créativité. Et au pire, je m’en irais «  comme un prince ». De toute façon c’est pas ça qui va me faire vivre. Je reviendrais faire une mise à jour de l’article si ma situation sur Fiverr évolue.

Dire que certaines chansons écrites en dix minutes sur un coin de table on fait la fortune de leurs auteurs…

La route est longue.

Allez j’y retourne, je dois aller faire un jingle pour un podcast tenu par un couple de blogueur chilio indien.

On a définitivement changé de millénaire.

Dites moi en commentaire ce que vous pensez de Fiverr, et n’oubliez pas de partager cet article !

Vincent Retg

PS*: Je retire ce que j’ai dit, j’ai trouvé un alibi sur fiverr, vous pouvez donc tromper votre conjoint(e), façon low cost ! Il vous couvre pour 5 $ (pardon, 4$, je m’y ferai jamais). En plus il est français, c’est rare, profitez en, coquins !

Ceci était un post scriptum à tendance humoristique; évitez de tromper votre conjoint; déjà c’est pas très élégant, et puis je ne suis pas sur qu’il existe des avocats low cost sur Fiverr.

lemusicien
 

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